Le Frère aîné (Alphonse DAUDET - Ernest L’ÉPINE)

Drame en un acte.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 19 décembre 1867.

 

Personnages

DOMINIQUE, 40 ans

ANDRÉ, 26 ans

CLAIRE, 22 ans

MASCARAT, domestique basque

 

La scène se passe dans les Pyrénées.

 

Un salon de campagne. Porte dans le fond donnant sur un perron ; à l’horizon, des montagnes. Portes latérales. À gauche, une cheminée. Au fond du salon, à droite, un piano. Au premier plan, à droite, une fenêtre donnant sur la campagne.

 

Scène première

 

DOMINIQUE, MASCARAT

 

Au lever du rideau, la scène est vide. Dominique parait dans le fond, en dehors, sur le perron, regardant lentement autour de lui. Mascarat le suit tout effaré.

MASCARAT, entrant.

Ah çà ! mais... à la fin ! dira-t-il ce qu’il veut, ce monsieur-là ?...

DOMINIQUE, sur le perron.

Ni le jardin, ni la maison, rien n’a changé... rien ! Les platanes n’ont pas grandi.

Il entre, et après avoir regardé de droite et de gauche.

Les meubles sont toujours les mêmes.

MASCARAT, timidement.

Monsieur est déjà venu chez nous, à ce que je vois ?

DOMINIQUE.

Voilà une table que je connais... Ces fauteuils aussi, je les connais... Et ces flambeaux ! oh ! les bons vieux flambeaux qui nous viennent du grand-père... ils n’ont pas bougé de place.

Il s’approche de la cheminée.

MASCARAT, à part.

Ne serait-ce pas, par hasard, ce monsieur de Perpignan qui devait venir pour la pendule ?

DOMINIQUE, devant la cheminée, debout.

J’éprouve un singulier émoi en revoyant toutes ces choses.

MASCARAT.

Ma foi, monsieur l’horloger, vous arrivez bien à propos : notre pendule est un peu patraque depuis deux mois, et je crois que ma montre a bon besoin d’être dépatraquée, elle aussi.

DOMINIQUE, s’éloigne de la cheminée et, continuant à regarder de tous côtés, s’arrête devant le piano.

Tiens ! un piano... ah bah ! pourquoi faire ?

À Mascarat.

Qui joue du piano ici ?

MASCARAT, stupéfait.

Hein ! plait-il ? qui joue du pia... En voilà une question ! Eh ! pardine ? c’est madame, qui joue du piano...

DOMINIQUE.

Il paraît que l’on a appris le piano depuis mon départ... On a le temps d’apprendre tant de choses en quatre ans !

MASCARAT, à part.

J’y suis maintenant, ce n’est pas le monsieur de Perpignan qui devait venir pour la pendule, mais c’est sûrement le monsieur de Perpignan qui devait venir pour le piano.

DOMINIQUE.

Oh ! oh ! que veut dire ceci ? Mes jambes fléchissent, mon cœur s’en va, c’est à croire... que je... vais me trouver mal.

Il tombe assis à gauche.

MASCARAT.

Eh bien ! mais... il n’est pas gêné, le monsieur de Perpignan... Hé ! Monsieur, si vous ne voulez pas vous faire connaître, vous ne pouvez pas rester plus longtemps ici.

DOMINIQUE.

Bravo ! Voilà qui est bien parlé. Comment t’appelles-tu ?

MASCARAT.

Je m’appelle... je m’appelle comme mon parrain, et je vous préviens que si vous venez pour chercher de mauvaises raisons aux gens, il y en aura qui sauront vous répondre.

DOMINIQUE.

Allons, calme-toi, fougueux montagnard. Voyons, sais-tu où est ton maître ?

MASCARAT.

Mon maître visite une de ses vignes à quelques pas de la maison, et j’aurai vite fait d’aller le quérir si je ne suis pas assez fort pour vous pousser dehors à moi tout seul.

DOMINIQUE.

Eh bien ! écoute, mon garçon ; tu vas aller tout de suite chercher ton maître ; tu lui diras que quelqu’un... veut lui parler ici-même...

MASCARAT.

Qui, quelqu’un ?

DOMINIQUE.

Va toujours, il le verra bien ; et pour tout le mauvais sang que tu te fais depuis un moment, voici une belle pièce blanche qui te rassurera sur mes intentions.

Il lui tend un écu.

Allons, prends, de quoi as-tu peur ? Elle n’est pas fausse...

MASCARAT, prenant la pièce que lui tend Dominique

Eh bien ! là ! aussi vrai que je m’appelle Mascarat... du nom de mon parrain... vous n’avez pas l’air d’un mauvais homme, et je veux bien vous contenter en allant prévenir Monsieur. Seulement...

Il va à la porte à reculons.

comme on ne se connaît pas encore très bien, et que, pendant mon absence, vous allez être seul à garder la maison, je m’en vas, avec votre permission, vous enfermer ici jusqu’à mon retour !

Il sort brusquement et ferme la porte.

DOMINIQUE, se levant.

C’est cela, mon brave Mascarat, enferme-moi ! L’idée est excellente. Encore un tour, là !

MASCARAT, du dehors.

Ce n’est pas que je me méfie, voyez-vous, non ! c’est seulement pour être plus tranquille ; d’ailleurs, vous n’attendrez pas longtemps.

 

Scène II

 

DOMINIQUE

 

Allons, Dominique, prépare-toi ! l’heure est venue. Plus d’hésitation, plus de défaillance. Dis à ta tête d’être ferme, à ton cœur de ne pas broncher ; songe que tu es parti depuis quatre ans, que tu vas la revoir et que c’est une terrible épreuve ! Elle va venir à toi, affectueuse et souriante ; elle va te dire : « Bonjour, mon frère... » en t’apportant son beau front, et toi, tu l’embrasseras ! tu m’entends bien, tu l’embrasseras ! Puis tu vas t’asseoir à leur foyer, entre ce frère que tu aimes comme un fils, et cette femme que tu dois aimer comme une sœur, et chacun d’eux prendra une de tes mains avec tendresse, et alors les explications, et alors les grands reproches. Ils t’appelleront méchant !... Ils te diront avec des larmes dans les yeux : « Que t’avions-nous fait, Dominique, que t’avions-nous fait pour nous quitter ainsi, au lendemain de notre mariage ?... Est-ce notre joie qui t’a fait fuir ? Ah ! le cruel ami de nous laisser ainsi pendant quatre ans sans lettres, sans nouvelles, ignorant tout de lui, et ne pouvant lui apprendre rien de nous. » C’est ainsi qu’ils parleront, et toi, tu écouteras en souriant, et ton cœur ne battra pas plus vite au son de cette voix aimée ; et ta main ne frémira pas au toucher de cette main d’enfant, et rien dont tu puisses rougir ne se passera dans ton âme... Si tu fais cela, vois-tu, Dominique, décidément tu seras un homme très fort !

Tressaillant.

Hein ? on ouvre une porte !... Non ! personne.

Il continue à marcher avec agitation, puis s’arrêtant.

Je parle de ma force et le bruit d’une porte me fait peur ! Eh bien !... oui... j’ai peur ! peur de la revoir, peur de l’aimer encore, peur de ne plus pouvoir partir si je l’ai revue une fois... Oh !... non, non, je ne tenterai pas cette épreuve ; je m’en irai, je serai vaillant jusqu’au bout... Il y a parfois du courage à fuir... Quatre ans ne m’ont pas suffi pour étouffer ma passion, huit ans me suffiront peut-être, et si ce n’est pas encore assez de ces huit années, eh bien... Allons, ta place n’est pas ici, va-t’en.

Il fait deux pas vers la porte, puis s’arrête.

Venir de si loin et s’en aller ainsi, sans les voir ! Non, je ne puis pas.

Il s’assied dans le fauteuil.

Je ne puis pas !...

 

Scène III

 

DOMINIQUE, MASCARAT, ANDRÉ

 

La porte du fond s’ouvre, André parait avec Mascarat. Dominique sur le premier plan dans le fauteuil, tourné de profil.

MASCARAT, au fond.

Tenez, Monsieur, le voilà, toujours dans la même position. Oh ! vous pouvez approcher, il n’a pas l’air méchant.

André, qui a fait deux pas en avant, s’arrête et pousse un grand cri qui fait bondir Mascarat en arrière.

ANDRÉ.

Dominique !

DOMINIQUE, s’est levé, et, le visage inondé de larmes, tend les bras à André, qui s’y précipite.

André !... Ah ! cher enfant.

Ils restent un moment dans les bras l’un de l’autre.

MASCARAT.

Il faut croire que ce sont d’anciennes connaissances ! S’embrassent-ils ! bon Dieu ! S’embrassent-ils !

ANDRÉ.

Oh ! je t’en prie, laisse-moi te regarder. Il me semble que je ne t’ai jamais vu... Vraiment, c’est toi, Dominique, mon frère Dominique, notre Domé, comme nous disions.

DOMINIQUE, souriant.

Domé lui-même, en chair et en os... Tiens, que je t’embrasse encore... Tu ne sauras jamais tout le bien que cela me fait de te revoir...

ANDRÉ.

Mais enfin, dis-moi comment ?... quand ? pourquoi ? Parle-moi un peu, voyons ! Non, ne parle pas, assieds-toi d’abord, mets-toi là !... Tu ne t’en iras plus, n’est-ce pas ?... Te voilà pour toujours, au moins ?

DOMINIQUE.

Oui, oui, pour toujours !

ANDRÉ.

Tu ne nous quitteras jamais ?

DOMINIQUE.

Jamais !

ANDRÉ.

Tu nous le promets ?

DOMINIQUE, souriant.

Je vous le promets.

ANDRÉ, allant et venant comme un fou.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel bonheur ! Dominique, Dominique est de retour. Comment me faire à cette idée-là ? Dominique est de retour !

MASCARAT, à part.

Je n’ai jamais vu Monsieur dans un état pareil ; il pleure et il rit en même temps ; on dirait que l’autre lui a donne son mal.

DOMINIQUE.

Ah ! cher petiot, que c’est bon de te voir courir dans la maison, comme quand tu étais enfant.

ANDRÉ.

Oh ! je n’ai pas changé, je suis toujours enfant, tu verras.

DOMINIQUE.

Je le vois bien... Et moi, André, me trouves-tu changé ?

ANDRÉ.

Voyons... oui... un peu.

Dominique penche la tête.

Oh ! pauvre ami, déjà des cheveux blancs ! Est-ce possible, à ton âge avoir des cheveux pareils !... Tu as donc bien souffert depuis que tu nous as quittés ?

DOMINIQUE.

Moi ?... souffert ? allons donc ! Est-ce que ça souffre, un vieux garçon ?... Eh ! non, ce sont les voyages qui m’ont blanchi... qui sait ?... en passant par Terre-Neuve

Il montre son front.

un peu de neige aura tombé là-dessus et s’y sera bien trouvé ! Bah ! tout cela va fondre au beau soleil qu’il fait ici.

ANDRÉ.

Terre-Neuve ! Tu es allé à Terre-Neuve ! Parbleu ! je vous demande, en quatre ans on a bien le temps d’aller à Terre-Neuve, d’y aller plusieurs fois et même d’en revenir. Ah çà ! mais... où est ta voiture ? où sont tes malles ? Par où es-tu venu ! car enfin...

DOMINIQUE.

Voici... Comme je tenais à arriver sans fracas pour vous surprendre un peu...

ANDRÉ, joignant les mains.

Un peu !

DOMINIQUE.

J’ai laissé la chaise de poste derrière les oliviers de Saint-Vincent, et je suis venu tranquillement, en voisin, les mains dans les poches. Il faut maintenant que Mascarat fasse avancer la voiture jusqu’ici et descende mes bagages.

ANDRÉ, vivement

Tu entends, Mascarat ?

MASCARAT, qui se tenait respectueusement à l’écart, s’approche.

Parfaitement, monsieur.

À part.

Des bagages ! il a des bagages !...

ANDRÉ, à Dominique.

Au fait, tu connais donc Mascarat, toi ! Pourtant, nous ne l’avons que depuis un an...

MASCARAT.

Dam ! c’est moi qui ai eu l’avantage de recevoir Monsieur.

ANDRÉ.

Tiens ! c’est vrai... je crois même que tu avais fermé toutes les portes de peur qu’il ne s’échappât. Tu as bien fait, Mascarat, tu as très bien fait ; on ne saurait jamais prendre trop de précautions avec ce gaillard-là.

MASCARAT, à part.

Très bien !... il faudra que je le surveille, alors !...

ANDRÉ.

Maintenant, cours dire au postillon de faire avancer la chaise de poste. Tu monteras les bagages de M. Dominique dans sa chambre. Car, tu sais, Domé, tu as toujours ta chambre, on n’y a pas touché. Seulement, il y fait bien froid. Veux-tu la mienne ? Oui, c’est cela, la mienne. Après tout, suis-je bête ! prends toute la maison, si tu veux, elle est à toi, parbleu !

DOMINIQUE, riant.

Laisse-moi donc tranquille, avec toutes tes chambres. Eh ! qu’importe où je couche, puisque je suis dans la maison de ceux que j’aime.

ANDRÉ.

Qui, oui, tu as raison...

À Mascarat.

Allons, va vite... va vite... et si tu rencontres, tu sais ?... pas un mot.

MASCARAT.

Compris.

À Dominique.

Derrière les oliviers de Saint-Vincent, n’est-ce pas, monsieur ?

DOMINIQUE.

Oui, mon garçon.

Le rappelant.

À propos. Mascarat, dans la voiture, tu trouveras une petite boîte blanche... au lieu de la monter avec les autres, tu l’apporteras ici, tout de suite.

À André.

Une surprise que je réserve...

MASCARAT, avec un rire finaud.

C’est pas ben malin de savoir à qui.

Il sort.

 

Scène IV

 

DOMINIQUE, ANDRÉ

 

ANDRÉ, debout devant Dominique.

Quatre ans ! quand je pense qu’il y a quatre ans ! Songes-tu à cela, Dominique, qu’on est resté quatre ans sans se voir.

DOMINIQUE, avec un peu d’embarras.

Pourquoi s’occuper du passé ? Nous voilà réunis ; qu’avons-nous à désirer de plus ?

ANDRÉ.

C’est égal, vois-tu, nous aurons beau passer ensemble tout le temps qu’il nous reste à vivre, il manquera toujours quatre années à mon compte. Tu me devras toujours ces quatre années-là. Oh ! tu auras beau faire, tu me les devras toujours.

DOMINIQUE, souriant.

Allons, frère, ne m’accable pas... Tu vois bien que j’ai honte, tu vois bien que je me repens... Ne me gronde plus, je t’en prie.

ANDRÉ.

Tu as raison, c’est fini ! je n’en parlerai plus.

Plus bas.

Pourtant, Domé, il faudra bien que tu m’avoues un jour ce qui t’a fait fuir notre maison, cette maison où nous avions juré de vivre et de mourir ensemble, cette maison où papa et maman sont morts !... Voyons, que s’est-il passé là ?... Car enfin, nous qui étions si heureux, si bien unis...

DOMINIQUE.

Assez, assez, je t’en supplie... Tes paroles me font mal. Écoute, André, ce que tu désires savoir, un jour tu le sauras, je te le promets ; oui, un jour, je t’ouvrirai mon cœur, je te dirai tout. Mais une autre fois, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, cet aveu me coûterait trop. Laissons cela, veux-tu ? Parlons plutôt de toi, de vous, de ton bonheur et du sien ; raconte-moi votre vie, cette belle vie que je veux connaître, et qui sera la mienne désormais. Oh ! comme nous allons vivre heureux, tous les trois !

ANDRÉ.

Oui, bien heureux... Et dire pourtant que je t’ai détesté ! Oui, j’ai passé des mois entiers à te détester, mais, là, sincèrement. Le croirais-tu ? j’avais défendu qu’on prononçât ton nom devant moi ; il est vrai que j’étais le premier à oublier cette défense.

DOMINIQUE, baissant la voix.

Elle a dû bien m’en vouloir, elle aussi, n’est-ce pas ?

ANDRÉ, s’arrête un moment et le regarde.

Elle ? Elle ?... Tu parles de Suzanne ?

DOMINIQUE.

Parbleu !

ANDRÉ.

Oh ! la pauvre âme, certes, non ! elle ne t’en voulait pas. Est-ce qu’elle a pu jamais en vouloir à quelqu’un ?

DOMINIQUE.

C’est vrai, mais elle t’aimait tant qu’elle aurait bien pu me haïr un peu par amour pour toi...

ANDRÉ.

Non, non, je ne le crois pas, je ne crois pas qu’elle t’en ait voulu... D’ailleurs, Suzanne ne parlait presque jamais de toi, elle ne prononçait ton nom que rarement, de peur de m’affliger, sans doute.

DOMINIQUE, que ces derniers mots ont fait tressaillir.

Oui, je comprends.

Court silence.

Comme vous vous aimiez, André, quand je suis parti.

ANDRÉ, baissant la tête.

C’est vrai, nous nous aimions bien.

DOMINIQUE, le regardant attentivement.

Et maintenant, tu es toujours aussi heureux ?

ANDRÉ.

Pourquoi me demandes-tu cela, Dominique ? Tu sais bien que je ne puis pas répondre.

DOMINIQUE.

Y songes-tu, frère ? que viens-tu de me dire ? Est-ce que ton bonheur n’est pas le mien ? Pourquoi ne veux-tu pas que je te demande si tu es heureux ?

ANDRÉ, avec effort.

Est-ce de mon bonheur présent, est-ce de mon bonheur passé, que tu veux que je t’entretienne ?

DOMINIQUE.

Je... ne... te comprends pas, André !... tes paroles sont singulières. À t’entendre, on dirait qu’il s’est passé dans ta maison quelque chose que j’ignore...

ANDRÉ, effaré.

Comment !... Tu ne sais pas ?

DOMINIQUE.

Quoi ? que veux-tu que je sache ? Moi, qui ai vécu quatre ans loin d’ici, à l’autre bout de l’univers ! Mais parle, parle vite, je t’en prie, tu me fais mourir.

ANDRÉ.

Ah ! misère et malheur !... et moi qui ne lui disais rien !... La joie de le revoir m’a donc rendu fou !

DOMINIQUE, à part, regardant autour de lui avec inquiétude.

Pourquoi Suzanne... n’est-elle pas ici ?...

Il court vers la porte du fond et appelle.

Suzanne !... Suzanne !...

Revenant subitement vers André.

Suzanne ! où est Suzanne, André ?

ANDRÉ.

Mais Suzanne est morte !

DOMINIQUE.

Morte ! Suzanne est morte ! Que dis-tu là ? c’est impossible ! Ce n’est pas vrai ; je t’en supplie, André, dis-moi que ce n’est pas vrai...

ANDRÉ.

Suzanne est morte.

DOMINIQUE.

Miséricorde ! Et c’est pour entendre cela que je suis revenu... Ah ! les pauvres absents apprennent parfois d’étranges nouvelles au retour.

Silence.

Frère, donne-moi ta main, ta chère main dans la mienne. Va, le coup qui t’a frappé me frappe cruellement aussi, oh ! bien cruellement, je te le jure. Mais n’importe ! À travers nos larmes, il faut encore bénir le ciel qui m’envoie vers toi pour t’aider à porter ta douleur. Quand on pleure à plusieurs, vois-tu, les larmes sont moins amères.

Laissant aller la main d’André.

Dis-moi, il y a donc bien longtemps qu’elle est morte, que tu ne portes déjà plus son deuil ?

ANDRÉ, à demi-voix.

Il y a trois ans.

DOMINIQUE.

Trois ans... grand Dieu !

ANDRÉ.

Et impossible de te l’apprendre ; savais-je où tu étais ?

DOMINIQUE, gravement, après une pause.

C’est égal, frère, c’est égal, le deuil d’une affection pareille doit se porter éternellement. Tu as eu tort de quitter le deuil.

ANDRÉ, se détournant, à part.

Ah ! maintenant, comment lui dirai-je ? Comment pourrai-je lui avouer ?

DOMINIQUE, avec exaltation.

Certes, celui qui dira que ce n’est pas la main du Dieu sauveur des hommes qui tout à l’heure m’a retenu ici, malgré moi, celui-là en aura bien menti... Morte !... morte !... Il y a de ces mots qu’on prononce sans pouvoir les comprendre.

 

Scène V

 

DOMINIQUE, ANDRÉ, MASCARAT

 

MASCARAT, dans la coulisse, chante.

Ah ! qu’il est beau ! (bis)
Le postillon de...

Il s’arrête sur le pas de la porte, affublé d’une veste de postillon, un fouet dans la main gauche, et portant une caisse sur l’épaule.

Messieurs, la voiture est à la porte, et...

ANDRÉ.

Va-t’en ! va-t’en !

MASCARAT, s’apercevant de l’émotion d’André et des larmes de Dominique, à part.

Bon ! le vent a tourné... nous sommes à la pluie, maintenant.

ANDRÉ.

M’as-tu entendu ? je t’ai dit de t’en aller.

MASCARAT, présentant la boite à Dominique.

Mais, monsieur, c’est la boîte... la petite boîte... qu’on m’avait dit d’apporter.

DOMINIQUE, relevant la tête.

Qu’y a-t-il encore ? que nous veut celui-là ? Ah ! oui, oui, je sais ce qu’il apporte. Par ma foi, cela ne saurait venir plus à propos !

Prenant la boîte.

Devine ce qu’il y a là-dedans ? C’est tout des bijoux, des colliers... des colifichets pour... la morte...

Rendant la boîte à Mascarat.

Les romanciers trouvent de ces choses-là, pourtant !

ANDRÉ, avec douceur.

Mascarat, va-t’en, je t’en prie.

MASCARAT.

Je m’en vais, je m’en vais... je voulais vous dire seulement que Madame est dans sa chambre, et...

DOMINIQUE, stupéfait.

Madame !

ANDRÉ, s’élançant vers lui.

Oui... oui... je t’apprendrai... comment...

MASCARAT.

Et comme je me doutais que ces Messieurs voulaient lui faire une surprise, je tenais à les prévenir avant qu’elle descendit.

CLAIRE, au dehors.

J’ai deviné, je suis sûre que j’ai deviné.

MASCARAT.

Mais maintenant c’est trop tard... la voilà.

Il sort.

 

Scène VI

 

DOMINIQUE, ANDRÉ, CLAIRE

 

DOMINIQUE, tournant le dos à la porte de gauche.

Madame ?

CLAIRE, à André.

C’est lui, n’est-ce pas ? c’est cet ingrat dont tu m’as tant parlé... Oh ! je le reconnais bien, nous avons son portrait là-haut.

Allant à Dominique.

Bonjour, mon frère.

DOMINIQUE, reculant, bas.

Est-ce possible ! grand Dieu !

ANDRÉ, souriant timidement.

C’est ma femme, Domé...

CLAIRE.

Dominique, c’est votre sœur.

DOMINIQUE.

Vous n’êtes pas ma sœur, madame.

ANDRÉ, suppliant.

Dominique !

DOMINIQUE.

Ma sœur est morte.

CLAIRE.

Voulez-vous que j’essaye de la remplacer ?

DOMINIQUE, détournant la tête.

Oh ! non !... je rêve... je rêve...

ANDRÉ, bas, à Claire.

Je vous en conjure, éloignez-vous un instant... une grande douleur l’accable en ce moment. T.out à l’heure, plus tard, quand il sera plus calme... Venez, Claire.

DOMINIQUE, à demi-voix.

Claire !... elle s’appelle Claire ; l’autre s’appelait Suzanne... Claire !... Suzanne ! Oh ! le nom de Suzanne est bien plus beau.

ANDRÉ, à Claire.

Par grâce...

DOMINIQUE, très doux.

Non ! non ! restez, restez. Je ne veux déranger personne ici ; j’aurais mieux fait de ne pas venir, voilà tout...

ANDRÉ.

Partir ! tu veux partir ! Tu veux me quitter encore !... Mais que t’ai-je donc fait, mon Dieu !

DOMINIQUE.

Il faut que je parte.

CLAIRE.

C’est moi qui vous fais fuir, n’est-ce pas ? Vous me haïssez donc bien ?

DOMINIQUE.

Pourquoi vous aimerais-je, madame ? Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître.

ANDRÉ, d’un tonde reproche.

Oh ! Domé !...

DOMINIQUE.

Vous voyez bien qu’il faut que je m’en aille... si je restais un moment de plus ici, il pourrait m’échapper certaines paroles... qu’il vaut mieux pour vous que vous n’entendiez pas...

Il va vers la porte.

ANDRÉ, se mettant devant lui.

Voyons, frère, reviens à toi, parle-moi, dis-moi ce que je t’ai fait, ce que tu me reproches... Mais, au nom du ciel ! ne t’en va pas ainsi.

DOMINIQUE, revenant avec lui sur le milieu de la scène.

Tu veux que je parle ?

ANDRÉ.

Oui, je le veux.

DOMINIQUE.

Alors, écoute. Te souviens-tu des belles histoires que je te racontais, quand tu étais petit ? Eh bien ! c’est une histoire de ce genre que je vais te conter avant de partir. C’est la dernière, par exemple, la dernière. Écoute bien : il y avait deux frères qui s’aimaient beaucoup... Le sort les ayant faits orphelins de très bonne heure, l’aîné de ces deux enfants servait de père à l’autre et lui avait donné sa vie. Un jour pourtant, qui l’aurait cru ! dans cette âme vouée à l’amour fraternel, naquit une affection d’un autre genre. L’aîné des deux frères aima ; il aima éperdument, mais tout d’abord lutta contre son amour. Le pauvre homme se disait que c’était mal, qu’il n’avait pas le droit d’être épris de la sorte, que son ancienne affection allait être sacrifiée à la nouvelle, et mille beaux scrupules de ce genre. Or, tandis qu’il luttait ainsi dans le plus profond de son âme... et la lutte était rude, car la passion le tenait bien ! son frère, un matin, vint se jeter dans ses bras avec le beau cri de guerre des amoureux de vingt ans : J’aime et je suis aimé ! Et le nom de celle que tu aimes ? lui demanda l’aîné en souriant. Ce nom, quand il le sut, le fit devenir tout pâle... ils aimaient la même femme tous les deux.

ANDRÉ, s’élançant vers lui.

Que dis-tu ?

CLAIRE, bas.

Je comprends, maintenant.

DOMINIQUE.

Devant l’aveu de son frère, l’aîné de nos amants crut devoir refouler sa passion dans son âme. Comme il n’avait parlé de cet amour à personne, personne ne sut ce qu’il souffrit. D’ailleurs, il parait qu’il fit très bien les choses, et ceux qui étaient près de lui l’ont toujours vu sourire... Pendant un mois, les autres s’aimèrent sous ses yeux... il regarda tout en souriant. Pendant un mois, on parla d’avenir et de bonheur devant lui... il écouta tout en souriant. Le jour des noces arriva, il souriait encore. Le prêtre unit les deux amants, il souriait toujours. Mais quand le soir fut venu, un peu las d’avoir tant souri et ne pouvant sourire davantage, le pauvre aîné s’enfuit de la maison paternelle, en pleurant toutes les larmes de son corps.

ANDRÉ, sanglotant.

Tais-toi !... Tais-toi !...

DOMINIQUE.

Le malheureux erra pendant quatre ans... pendant quatre ans, il essaya d’oublier ; il oublia peut-être. Au prix de quels tourments ? au prix de quelles fatigues ? l’histoire ne le dit pas. On raconte seulement qu’un jour, se sentant le cœur plus calme, cet homme voulut tenter une dernière épreuve et voir s’il pourrait vivre à côté des deux époux. Et alors, il revint, et alors... et al... Non ! décidément cette histoire est trop triste... Je n’irai jamais jusqu’au bout...

Silence.

ANDRÉ, s’approchant de lui.

Dominique, mon frère, au nom de notre vieille affection...

DOMINIQUE, sans l’écouter.

Tu voulais savoir pourquoi j’étais parti ce fameux soir d’il y a quatre ans ; maintenant, tu le sais.

Baissant la voix.

Je suis parti, parce que tu m’as dit que tu l’aimais ; mais tu as menti, tu ne l’aimais pas ! Ah ! c’est que j’ai le droit d’être difficile... Voyons, crois-tu que j’aurais fait ce que tu as fait, moi ? Si j’avais eu comme toi le bonheur de posséder ce trésor ; si, comme toi, j’avais eu la douleur de le perdre, aurais-je songé à le remplacer ! Dis, le crois-tu ?... Voilà ! moi, je l’aimais, et toi, tu ne l’aimais pas.

Brusque.

L’as-tu rendue heureuse, seulement ? Ah ! c’est que je te connais, maintenant !... j’ai fait le tour de ton cœur. Tiens, il est grand comme ça, ton cœur.

ANDRÉ.

Dominique, je t’en supplie, tais-toi... tais-toi... Je ne puis pas t’entendre plus longtemps me parler de la sorte.

DOMINIQUE.

Oh ! j’ai fini ; tu ne m’entendras plus. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Maintenant, je vous prie de faire descendre mes malles et de dire aux postillons d’atteler.

CLAIRE, à André.

C’est impossible !... il ne peut pas s’en aller ainsi.

ANDRÉ.

Il faut vous occuper de ce départ, Claire ; moi, je n’en aurais pas le courage.

Ils sortent par la porte de gauche.

 

Scène VII

 

DOMINIQUE, seul

 

Pleurez, pleurez, toutes vos larmes ne me fléchiront pas. Votre maison n’est plus la mienne et je n’y saurais rester une minute de plus. N’y songez pas ; c’est impossible !

Triste.

Impossible !... C’eût été bien bon, pourtant, de vivre ici, presque à côté d’elle, d’aller lui porter des fleurs chaque jour et de les lui offrir à genoux. Ah ! dites-moi tout ce que vous voudrez, dites-moi qu’il n’y a plus rien là-dedans, que l’âme s’est envolée, que celle que j’aime est là-haut ! (Où, là-haut ? C’est si grand, là-haut !) Moi, je ne vous répondrai qu’une chose : c’est qu’on a mis Suzanne là, et qu’à l’idée de m’éloigner de là, je sens tout mon cœur qui se brise...

Il pleure, debout, devant la croisée qui donne sur la campagne.

 

Scène VIII

 

DOMINIQUE, CLAIRE

 

CLAIRE, sans oser avancer.

Monsieur Dominique...

Bas.

Les forces me manquent, mais il le faut ; allons, du courage !

Elle ferme la porte derrière elle.

Monsieur Dominique...

DOMINIQUE, se retournant vivement.

Dieu !... cette femme !... encore !

CLAIRE, déconcertée.

Vous l’avez dit, c’est moi... c’est... cette femme... Pendant qu’on attelle, vous avez encore cinq minutes à passer ici... je venais voir si vous ne désiriez rien.

DOMINIQUE, très froid.

Rien absolument, madame, je vous remercie.

CLAIRE, déconcertée.

En ce cas, je me retire...

Elle fait mine de s’en aller, puis s’arrête.

J’avais songé à vous faire servir une collation avant votre départ...

DOMINIQUE, avec un peu d’impatience.

Encore une fois, je n’ai besoin de rien.

Plus doux.

Je vous salue, madame.

CLAIRE, sourire triste.

Non, tenez, décidément je ne m’en vais pas encore.

DOMINIQUE.

Mais enfin, madame, que voulez-vous de moi ? Je vous ai dit tout à l’heure que je ne vous connaissais pas... que je ne voulais pas vous connaître... pourquoi ne pas vous en tenir là ? Il faudrait cependant ne pas pousser les gens à bout. Vraiment, les femmes ne sont pas généreuses.

Dominique se dirige vers la porte.

CLAIRE, vivement.

La voiture n’est pas prête... j’ai dit qu’on vous prévint quand elle le serait. Mais, d’ici là, vous écouterez ce que j’ai à vous dire. Oh ! vous en passerez par là, je vous préviens ! Vous me tuerez plutôt que de vous laisser partir sans m’entendre.

DOMINIQUE, après l’avoir regardée un moment.

C’est vrai, j’oubliais que dans tout ceci, il y a un orgueil de femme en jeu... Oui, je comprends, vous avez beau me haïr et dans le fond du cœur me souhaiter bien loin d’ici, entre vous et moi, maintenant, c’est une partie engagée. Vous la perdez si je pars ; mais si je reste, quel triomphe !

S’asseyant.

Parlez, madame, je vous écoute.

CLAIRE.

Ce n’est pas dans mon orgueil de femme que vous me frappez en partant, c’est dans mon cœur d’épouse. Si, comme vous le dites, mon orgueil seul était en jeu dans tout ceci, je ne serais pas venue l’exposer à de nouveaux outrages, à de nouvelles meurtrissures. Mais c’est bien de l’orgueil d’une femme qu’il s’agit !...

Elle s’avance timidement.

Il s’agit d’André, de notre André qui pleure et qui souffre... C’est vous qui le faites pleurer, c’est vous qui le faites souffrir ! Et moi, je ne le veux pas, et moi, je vous le défends... entendez-vous, je vous défends de me le torturer ainsi... D’abord vous n’en avez pas le droit, et pour faire ce que vous faites, il faut être un méchant ou un fou !

Elle s’arrête, le regarde et pousse un cri.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que je dis là, maintenant ?...

S’élançant vers lui.

Ce n’est pas vrai, ne m’écoutez pas. C’est moi qui suis folle, et tout ce que je dis vous le prouve bien.

Elle pleure.

Moi qui devrais être à vos genoux et vous supplier à mains jointes, voilà que je vous injurie et que je cherche de mauvaises paroles à vous dire... Et pourtant, si je pouvais vous ouvrir mon âme, vous n’y verriez que du respect et de l’admiration pour vous. Oui, vous avez raison, je le sens bien... il eût été plus digne pour André d’être fidèle à sa douleur. Oui, vous avez le droit de lui demander compte de sa conduite et de vous indigner de sa défection... Mais, croyez-moi, ce n’est pas André qu’il faut punir... C’est moi, c’est moi seule... Si vous saviez tout ce que j’ai fait pour qu’il m’aimât ; si vous saviez tout ce que j’ai fait pour qu’il oubliât... si je vous disais... Hélas ! j’en ai déjà trop dit, et maintenant vous ne voudrez plus m’entendre.

DOMINIQUE, voix douce.

Ce n’est pas moi qui vous interromps, madame ; relevez-vous, je vous en prie, relevez-vous et continuez.

CLAIRE, se relevant.

Vous le voulez, vraiment ?... Oh ! alors, je vais tout vous dire ; et puissé-je vous convaincre, vous qui êtes notre juge, qu’il n’y a de coupable ici que moi...

DOMINIQUE.

Je vous écoute.

CLAIRE.

Quand j’ai connu votre frère, monsieur, son deuil avait un an déjà ; mais, comme Dieu m’entend ! après un an, ses larmes coulaient encore, et sa douleur n’avait pas vieilli d’un jour. Jamais veuvage plus austère. Il vivait seul ici dedans, à l’écart de toute joie. On ne le voyait nulle part, et sa maison était comme sa vie, close pour tous. Quelquefois, cependant, il descendait jusqu’au village. Ces jours-là, il venait s’asseoir à un foyer bien humble et bien paisible !... C’est chez le vieux Bénédict, mon tuteur et mon oncle, et le jour même de mon arrivée dans la maison, que je rencontrai André pour la première fois. Je le vois encore, assis dans un coin du salon, silencieux et vêtu de noir. Il était si triste, il me fit tant de peine, que j’eus tout de suite envie d’aller à lui et de le consoler. Ah ! cette pauvre chère tête, pâlie, amaigrie par la douleur, si vous aviez pu la voir, si vous aviez pu la voir comme moi !...

DOMINIQUE, bas, très ému.

Mon pauvre enfant !

CLAIRE.

Hélas !... vous le savez, monsieur ; nous autres femmes, la pitié a bientôt fait de nous conduire à l’amour... J’avais à peine vu votre frère trois fois, que déjà je l’aimais de toute mon âme... Lui ne s’en doutait guère, je vous jure, et sa pensée était bien loin de moi. Ma présence dans la maison n’avait pas interrompu ses visites ; voilà tout. J’avais beau faire, je n’existais pas pour lui... je crois qu’il ne m’avait pas vue... cela ne m’empêchait pas de l’aimer, bien sûr, mais je souffrais !... Oh ! que je souffrais !... Un soir qu’il était à la maison, silencieux et dans son coin, à l’ordinaire, je vins m’asseoir à mon piano et, machinalement, presque sans y songer, je me mis à chanter un vieil air de nos montagnes que j’aimais parce qu’il était triste... À peine eus-je achevé, qu’André s’approcha de moi et me demanda d’une voix altérée si je voulais lui dire cet air encore une fois... et moi je chantai, monsieur. Je n’en avais pas envie, je vous assure, mais déjà je ne savais rien lui refuser.

DOMINIQUE.

Et alors ?

CLAIRE.

Et alors, comme je vous le dis, je chantai ; et ce fut pour lui une émotion terrible de m’entendre. Je le vis tomber à genoux, cacher sa tête, fondre en larmes, et comme je m’approchais pour le calmer, il m’avoua, parmi ses pleurs, que je venais de chanter l’air favori de sa Suzanne, et que j’avais toute sa voix... Dès ce moment je devins la confidente de sa douleur, et nous parlâmes de Suzanne tous les jours. Que de fois je l’ai vu pleurer en prononçant son nom ; que de fois il a juré devant moi qu’il n’en aimerait jamais une autre. Pareils aveux brisaient mon cœur, vous pensez ! Mais, lui, il ne m’en était que plus cher. Peu à peu, sans qu’il s’en aperçût, l’habitude lui vint de nos tristes confidences. Ma présence lui était plus nécessaire chaque jour... Il est vrai de dire aussi qu’aveuglée par l’amour et tout entière au désir d’entrer toujours plus avant dans ce cœur, tous les moyens m’étaient bons, même les plus misérables.

Baissant la voix.

Le croiriez-vous, monsieur ? J’avais appris par lui comment, de son vivant, la chère morte allait vêtue. Je savais de quelle façon elle portait ses cheveux blonds... Et moi, sans qu’il s’en doutât, j’avais adopté les coiffures de Suzanne, et je m’habillais toujours de sa couleur.

DOMINIQUE, frissonnant.

Ah !...

CLAIRE.

Je me rappelle encore certaine robe en mousseline blanche, que je mettais en ce temps-là et qui m’a fait verser de belles larmes, allez...

DOMINIQUE, se levant.

C’est horrible !...

Il passe à droite. Claire se lève.

CLAIRE.

Maintenant, que vous dirai-je que vous n’ayez deviné ?... Après un an de lutte, de patience, d’angoisse, ce que je souhaitais arriva enfin... Un jour, André pleura sur mon épaule ; le lendemain il tombait dans mes bras, et je me croyais heureuse pour toujours, quand ce matin vous êtes apparu, et voilà tout mon bonheur qui s’est écroulé.

Elle pleure.

DOMINIQUE, un peu ému, mais calme en apparence.

Ne vous désolez pas ainsi, madame ; je conviens que mon arrivée a pu troubler un moment la paix de votre maison ; mais enfin, je m’en vais, et rien ne vous empêchera d’être heureuse désormais.

CLAIRE.

Heureuse, hélas !... Vous savez bien que je ne peux plus l’être si vous partez... mais non, c’est impossible ! Vous ne vous en irez pas. Vous m’avez fait assez de mal ce matin, vous ne serez pas cruel jusqu’au bout. Je vous eu prie, monsieur, je vous en supplie.

 

Scène IX

 

DOMINIQUE, CLAIRE, ANDRÉ

 

ANDRÉ, qui a entendu les dernières paroles de Claire, se place entre elle et Dominique.

Assez, Claire.

CLAIRE.

André !

ANDRÉ.

Assez d’humiliations et de larmes, nous avons su vivre heureux sans lui, nous le saurons encore.

DOMINIQUE.

Eh bien ! madame, vous l’entendez ? Voilà qui vous rassure.

CLAIRE.

Ne le croyez pas, monsieur. Si vous partez, il ne me pardonnera jamais.

ANDRÉ.

Vous pardonner, Claire !... Est-ce que vous êtes coupable !... Non, si quelqu’un a besoin de pardon, c’est celui qui, depuis ce matin, se pose ici en accusateur et en juge.

À Dominique.

Car, enfin, qui es-tu ? qui t’envoie ? au nom de qui parles-tu ? et de quelle suprême justice te crois-tu donc l’instrument ? Est-ce la justice de Dieu que tu crois représenter ici ? Dieu t’a-t-il donne mission pour venger les morts qu’on oublie, et punir les vivants dont le temps a calmé la Peine. Non, non, celui qui voit notre faiblesse n’a pas tant exigé de nous. Ce n’est pas Dieu qui commande les douleurs éternelles, ni les regrets inconsolables. Je ne te reconnais pas pour le justicier de Dieu. Tu n’es pas un juge pour nous, tu n’es pas un vengeur pour Suzanne... Tu n’es qu’un homme qui souffre et qui veut faire souffrir.

CLAIRE, suppliante.

André !... Ton frère !

ANDRÉ.

Ah ! je l’ai bien écouté tout à l’heure ; il faut qu’il m’écoute à présent. C’est pour me punir d’avoir aimé Claire que tu t’en vas. Selon toi, j’aurais dû garder mon deuil, ne plus aimer, souffrir toujours. Est-ce qu’on est maître de ces choses ? Doit-on aimer, ou ne pas aimer ? On aime, et rien de plus. Tu lui en veux, à elle, d’avoir pu sécher mes larmes ? Tu m’en veux, à moi, de m’être laissé consoler. Mais alors que n’étais-tu là pour me défendre contre elle, pour me garder contre ses charmes ? Tu es fort, toi, tu es brave ; mais moi, tu sais bien que je suis faible, tu sais bien que je suis lâche... mon cœur est grand comme ça... C’est toi qui me l’as dit... Que veux-tu ? Cette fois encore, j’ai été faible, j’ai été lâche ; mais je bénis ma lâcheté, car je lui devrai le bonheur de ma vie. Claire, ma chère femme, ne pleurez plus, ne tremblez pas. Je vous jure que je vous aime, et que rien ne m’est précieux au monde comme cette petite main que je serre contre mon cœur.

DOMINIQUE, sourdement.

Serre-la bien, alors, pour que cette fois rien ne vienne te l’enlever.

ANDRÉ.

Venez, Claire, laissons ce cœur implacable. Il ne sait rien de vous, il ne sait pas quelle femme vous êtes et que vous avez sur la terre la mission de consoler.

DOMINIQUE.

Je n’aime pas ces consolatrices, elles font trop vite oublier.

ANDRÉ.

Elles font oublier, peut-être, mais elles n’oublient pas. Sais-tu qui, depuis un an a pris soin du tombeau de Suzanne ?

DOMINIQUE.

Que veux-tu dire ?

ANDRÉ.

Sais-tu qui lui porte les fleurs dont sa tombe est couverte ? Tiens, la voilà, c’est elle ; depuis un an, elle n’a pas manqué une fois à ce pieux pèlerinage.

CLAIRE.

Comment, tu savais ?...

ANDRÉ.

J’ai surpris ton secret, chère âme, et je t’en ai aimée plus encore.

DOMINIQUE.

Ah ! voilà de simples fleurs qui, pour moi, sont plus éloquentes que toutes les larmes. Ce que vous avez fait est bien, madame, et je comprends maintenant combien j’ai été cruel et injuste envers vous... Il faut me pardonner. T.out ce que j’apprends depuis ce matin est si effroyable, si imprévu ! Songez donc, c’est terrible de recevoir des coups pareils.

 

Scène X

 

DOMINIQUE, CLAIRE, ANDRË, MASCARAT

 

MASCARAT.

Madame, j’ai descendu les bagages, et les postillons sont là.

CLAIRE.

Va-t’en !

MASCARAT.

C’est qu’il se fait tard, et, vu la méchanceté des routes, ils voudraient bien s’en retourner avant qu’il est noir.

DOMINIQUE.

C’est bien, j’y vais...

Il descend vers le fond.

CLAIRE, joignant les mains.

Dominique !...

ANDRÉ.

Mon frère !...

DOMINIQUE.

Non, non, pour vous comme pour moi, il faut que je parte, il le faut... Nous ne pouvons pas vivre ici tous les trois.

CLAIRE.

Mais si je m’arrange pour que vous ne me voyiez pas, pour que vous ne m’entendiez jamais ; si je parviens à vous faire oublier que j’existe, tant je tiendrai peu de place, tant je me ferai petite...

ANDRÉ.

Tu l’entends, la chère créature. Comment pourrais-tu t’en aller après cela ?...

DOMINIQUE.

Ah ! tenez, vous me brisez le cœur tous les deux. Vous ne voyez donc pas tout ce que je souffre à m’arracher d’ici... Vous ne comprenez donc pas que je tiens à cette maison par toutes les fibres de mon âme, et qu’en m’en allant, je laisse un lambeau de moi-même dans tous les coins.

CLAIRE.

Eh bien ! non, vous ne partirez pas. C’est ici la maison de Suzanne, et puisque nous ne pouvons y vivre tous les trois, vous seul devez l’habiter.

DOMINIQUE.

Comment ?...

ANDRÉ.

Elle a raison, frère, elle a raison ; tu ne peux être heureux qu’ici. Nous, nous avons le monde entier pour nous aimer.

DOMINIQUE.

Quoi ! vous feriez cela... Vous me laisseriez cette maison !... Mais vous ? ...

CLAIRE.

Ah ! sans aller bien loin, nous avons la maison du vieux Bénédict où nous nous sommes vus pour la première fois.

DOMINIQUE.

Claire ! Claire ! je suis vaincu, donnez-moi votre main.

Tendant à André l’autre main.

Tu l’avais bien dit, qu’elle a la mission de consoler. Oui. je l’accepte, enfants, votre sacrifice ; mais, en échange, tout ce que j’ai vous appartient, je n’ai plus besoin de rien au monde, pardonnez à ce pauvre fou tout le mal qu’il vous a fait, et puisque partout ailleurs qu’entre ces murs vous aurez le droit de vous aimer, aimez-vous sans remords et sans scrupules. Maintenant, grâce à vous, ma vie va avoir un but. Il faut un veuf à cette morte, quelqu’un qui se souvienne et qui porte son deuil ; ce veuf, ce sera moi, moi, qui l’ai tant aimée et qui vais enfin pouvoir le lui dire ! je vais vivre seul ici, dans cette maison où tout parle de Suzanne ; je souffrirai... je pleurerai... jamais je n’aurai été si heureux.

MASCARAT, à part.

Je continue à n’y rien comprendre. C’est égal, cet exalté-là a une manière de dire les choses !...

Il s’essuie les yeux.

ANDRÉ.

Mais, quoique séparés, nous nous verrons souvent, n’est-ce pas, Domé ?...

DOMINIQUE.

Souvent.

Bas.

Mais jamais ici.

S’approchant de la croisée, et regardant du côté du cimetière.

Ah ! Suzanne, Suzanne ! Ce sera une singulière histoire à dire que celle de ce pauvre homme qui était veuf et n’avait jamais été marié.

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